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Le lundi 30 mars, le Bureau a organisé à Aix-en-Provence une soirée mettant à l'honneur poésie taïwanaise, culture austronésienne et cinéma. Après deux années consécutives de collaboration avec la poétesse du Sud Elizabeth Guyon Spennato, la Fondation Saint-John Perse et l'Institut de l'Image, cet événement annuel s'est imposé comme une référence incontournable de la culture taïwanaise en Provence, transcendant les frontières pour faire découvrir au public local un patrimoine littéraire et une esthétique cinématographique pleins de diversité.
À la croisée de la littérature et des langues
La première partie de soirée a été lancée par Mme Spennato et le Professeur Liu Chan-yue (chaire en études taïwanaises, Inalco). Dans un français fluide, M. Liu a débuté son intervention en proposant à l'auditoire — plus de 80 personnes — une introduction linguistique : il a évoqué l'étymologie du mot "Taïwan", le rôle central de l'île en tant que foyer ancestral et centre de dispersion des langues austronésiennes, ainsi que la répartition géographique de ses 17 peuples autochtones. Statistiques à l'appui, il a dressé de manière vivante et concise un portrait de Taïwan, rappelant à l'occasion que la chaire en études taïwanaises (un sujet qu'il promeut activement depuis nombre d'années à Paris) collaborait désormais avec des établissements d'enseignement supérieur taïwanais pour mettre en place une plateforme d'apprentissage en ligne. Cette plateforme propose 17 cours gratuits couvrant plusieurs langues dont le taïwanais (taigi), le hakka taïwanais et les langues austronésiennes taïwanaises. Il a invité le public français à utiliser cette ressource comme porte d'entrée vers une compréhension plus approfondie de la culture formosane.
Mme Spennato a ensuite guidé le public à travers un long voyage historique, allant du milieu du XVIe siècle (découverte de Formose par les Portugais) à l’émergence de la scène poétique locale après-guerre, jusqu'à ce jour. À l'aide de projections sur grand écran, elle a présenté le poète Li Kuei-hsien (considéré par beaucoup comme un trésor national), aux côtés de poétesses telles Chen Hsiu-chen, Lin Lu, Yang Chi-chu, Hsieh Pi-hsiu, Chuang Tze-jung, Chien Jui-ling, Wu Ming-chuan et Li Yu-fang, ainsi que leurs œuvres en taigi ou hakka. Elle a par la suite diffusé plusieurs extraits d’entretiens réalisés il y a quelques mois, lors d’une visite à Taïwan consacrée à ces huit femmes. Ces dernières y relatent en détail leurs contextes créatifs, parcours émotionnels et autres sources d'inspiration, tout en décrivant comment, grâce à la poésie, elles ont redécouvert la profonde portée sociale de leur langue maternelle. Cela leur a permis de renouer avec leurs racines et liens communautaires, avant de convertir ces expériences en mots empreints de cœur, vecteurs d'émotions sincères et de réaffirmation d'identité.
Parmi ces œuvres, celles de Chen Hsiu-chen — une amie proche — se distinguent par un humour subtil et des perspectives novatrices, révélateurs d'une innocence hors du commun alors que l'artiste navigue à la croisée des cultures. Via Mme Spennato, les écrits de Chen Hsiu-chen ont capté l’attention d’une prestigieuse maison d’édition française, qui s’apprête à publier en mai prochain "Une rose rouge dans le désert", son premier recueil de poésie bilingue français-chinois incluant 70 poèmes courts. Les textes originaux y sont présentés en caractères chinois traditionnels, aux côtés de traductions françaises réalisées par Mme Spennato. Ce n'est pas la première fois que des œuvres de Mme Chen sont traduites en français (deux anthologies de poésie les présentaient déjà en 2021 et 2022). L'artiste a d'ailleurs été conviée à la 13e édition du Festival de Poésie Sauvage, prévue du 13 au 16 août dans le Midi, en tant qu’invitée d'honneur internationale.
Diplomatie culinaire : le "soft power" du palais
Afin d'offrir aux convives une immersion des plus authentiques, le Bureau a préparé une surprise pour l'entracte : un éventail de mets fournis par le restaurant taïwanais "HI ! BOWL & BUBBLE", établi à Avignon. Cela a permis d'emplir les lieux des arômes envoûtants de spécialités taïwanaises telles le riz au porc braisé avec champignons, les œufs braisés, les nouilles de riz sautées, les mochis au lait ou encore le thé Oolong. Ces mets simples mais porteurs de saveurs exquises ont su transmettre avec brio le charme d'une cuisine naturelle, tout en répondant aux attentes du palais français.
Le chef Chiu Chi-yen — dont le restaurant collabore avec le Bureau depuis trois ans déjà — a expliqué que, dans sa quête visant à recréer la texture souple et élastique des nouilles de riz sautées "à l'ancienne", il s'était rendu à Marseille, puis à Nice (à 300km de là), avant de réussir à se procurer d'authentiques nouilles de riz de Hsinchu. C'est un grand honneur pour lui de participer à cet événement majeur des échanges culturels Taïwan-France, durant lequel il a pu proposer des spécialités ne figurant habituellement pas au menu du restaurant, afin de ravir les convives.
Film "Gaga" : des valeurs universelles qui transcendent les frontières
La seconde partie de soirée était consacrée à la projection du film "Gaga", œuvre primée de la réalisatrice Laha Mebow, du peuple autochtone des Atayal. En effet, "Gaga" a décroché de nombreuses distinctions (dont prix du meilleur réalisateur, de la meilleure actrice dans un second rôle, du meilleur scénario, du meilleur long métrage fiction et du meilleur montage) lors d'événements de prestige tels les Golden Horse Awards, les Taiwan Film Critics Society Awards, les Taipei Film Awards et le Festival international du film de Singapour.
Le film dresse le portrait d'une communauté atayal, dans le village de Nanshan (Taïwan). Il décrit notamment le choc des valeurs au sein d'un foyer multigénérationnel, déclenché par une élection locale et l'arrivée de cultures étrangères, cela tout en mettant en lumière la chaleur et les liens indéfectibles qui unissent les membres de la famille. Le titre du film est d'ailleurs un terme atayal désignant "l'éthique et les traditions ancestrales claniques, transmises de génération en génération". L'œuvre a profondément touché le public, suscitant une empathie universelle devant l'importance des liens familiaux et des traditions. Une cinématographie raffinée, aux côtés d'un style narratif captivant et d'une bande-son mémorable, ont ému jusqu'aux larmes, apportant une conclusion parfaite à ce festin printanier mêlant harmonieusement poésie, gastronomie et cinéma.




